Johnny s'en va-t-en guerre

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De son titre original, Johnny got his gun, ce film est l'unique oeuvre cinématographique de Dalton Trumbo. Il s'agit de l'adaptation de son roman sorti durant la Seconde Guerre Mondiale. Trumbo réalise le film en 1971 et ce sera un vrai coup de maître.

Si les premières minutes d'un film déterminent les prochaines et plus largement le film tout entier, nous pouvons dire que le début est vraiment révélateur et poignant. La tension dramatique et ses enjeux sont posés. Le premier plan est également intéressant de par sa prise de vue. La contre-plongée initiale est saisissante. Trois médecins emmitouflés dans leur combinaison immaculée se pressent autour du spécimen. Avec le temps, leurs accoutrements font étroitement penser à ceux utilisés par Cronenberg dans Faux-Semblants.

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Les marques d'originalité se décèlent dans la mise en scène, le mode de narration utilisé ou encore les choix purement cinématographiques comme le balancement entre le noir et blanc et la couleur. Choix tout à fait important car Trumbo choisit de noircir le présent et d'étouffer encore plus le spectateur dans une claustrophobie grandissante. La narration externe amplifie également l'angoisse car à aucun moment du film nous n'apercevons les mutilations du corps de Joe ou du moins ce qu'il en reste. Ses bandages blancs le recouvrent comme ils couvriraient un cadavre prêt à être conduit en chambre froide. Son visage est un trou béant et cette voix extérieure qui hurle et agonise tout haut est glaçante.

Le coup de maître de Trumbo est en parti lié à ce choix narratif mais aussi aux nombreux "non-vus". La suggestion est bien plus forte qu'un dévoilement vulgaire de plaies sanguinolentes. De plus, l'épuration musicale accentue l'inquiétude et le désarroi. L'ambiance est pesante, lourde et les quelques plans en couleur, symboles du temps passé pourraient être une bouffée d'air mais il n'en est rien. Les scènes en couleur sont constamment empreintes d'une certaine nostalgie ou décalage ; par exemple dans la scène de séparation entre Joe et sa petite amie, on trouve une incohérence entre une musique entrainante et un couple rongé par la peine de se séparer. Il en est de même quand Joe et sa petite amie flirtent ensemble et que le père de cette dernière s'interpose entre eux comme une figure de justicier.

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Nous pouvons aussi évoquer la figure christique de ce film. Donald Sutherland incarne un Jésus Christ chargé d'accompagner les soldats tués vers le paradis éternel mais se retrouve en difficulté face à Joe pour qui il ne peut rien. Comment venir en aide à une forme d'homme qui n'est qu'esprit et n'est plus qu'une enveloppe corporelle décomposée et estropiée ? Les échanges entre un Christ rêvé et Joe sont saisissants dans leur finalité si pessimiste et désespérée.

La confusion entre le rêve et la réalité est très perturbante. En effet comment savoir si l'on rêve ou s'il s'agit du monde réel ? Comment faire de distinction quand on a plus nos yeux pour nous réveiller et nous extirper d'un monde chimérique ? Les problématiques que posent ce film sont d'une puissance parfois insoutenable. De plus, les nombreux plans obscurs ne laissant percevoir que le squelette du cerceau servant à tenir les draps éloignés du corps mutilé de Joe, le décalage avec les images médicales et les conversations banales des soignants avec les cris intérieurs de Joe, le minimalisme musical ou encore la surveillance minutieuse pour ne pas que le patient se tue posent une tension dramatique tout à fait incroyable.

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L'empêcher de mourir nous emplit d'une révolte intérieure bouillonnante. D'ailleurs la tentative de l'infirmière soulage d'une certaine manière le poids qui nous opprime la poitrine face à des images d'une telle violence. Il s'agit là de la plus pire et opprimante des prisons, la prison corporelle, la claustrophobie contre son propre corps. Ainsi, si ce film se terminait par un suicide assisté, il n'annulerait certainement pas tout le malaise exprimé tout au long du film mais pourrait l'atténuer un peu.

La fin de Trumbo est effroyable, pétrifiante... C'est l'obligation à la vie dans un corps bel et bien mort. Les battements d'un coeur ne suffisent pas à faire vivre un corps s'il est cloué à un lit, prisonnier de lui même, prisonnier de jambes, de bras, de visage, de langue, privé de tout ce qui fait d'un corps, un être humain. Nous retiendrons bien évidement cette fin poignante avec un travelling arrière, une épaisse obscurité, la répétition lancinante de propos désespérés et la lourdeur d'une solitude écrasante.

Quiconque visionnera ce chef-d'oeuvre aura un avant et un après dans sa vie. Si ce film fait foisonner les questions, il est avant tout un film choc, un coup de poing qui laisse des traces pour le moins inoubliables. 

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1 vote. Moyenne 5.00 sur 5.

Commentaires (1)

1. Mamina 10/07/2013

Sublime commentaire qui donne "la chair de poule" et encourage à visionner ce film, bravo et continuez encore et toujours !!!

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